Les Nations Unies et l'implication des femmes
dans les processus de paix

 

 

Un cri d’alarme”. C’est ainsi que Mme Phumzile Mlambo-Ngcuka, Directrice exécutive de ONU-Femmes, qualifie le rapport sur les “femmes et la paix et la sécurité” rendu le 25 octobre 2018 par Antonio Guterres, Secrétaire Général des Nations Unies. Ce rapport annuel fait l’état des lieux de l’application de la résolution 1325 (2000) du Conseil de sécurité sur les femmes, la paix et la sécurité. Cette dernière marque le départ de l’engagement des Nations Unies pour la féminisation des processus de paix qui s’entendent largement et englobent la prévention, la résolution du conflit, la pérennisation de la paix, ainsi que des mécanismes de suivi pour la garantir.

 

Depuis, elle a été suivie par de nombreuses résolutions, dont la résolution 2122 (2013), qui souligne l’importance de la participation des femmes à toutes ces phases. Ces instruments sont impulsés par le rôle moteur d’ONU-Femmes, et l’engagement croissant des États pour la prise en compte de cette problématique au moyen de plans d’actions nationaux. Cette ambition s’inscrit dans une démarche plus globale des Nations Unies d’atteindre les Objectifs de Développement Durable à l’horizon 2030 (ODD 5 Egalité entre les sexes et ODD 16 Paix, justice et institutions efficaces).

 

Le rapport l’annonce sans détour : entre 1997 et 2017, les femmes représentaient seulement 2% des médiateurs, 5% des témoins et signataires, et 8% des négociateurs dans les processus de paix majeurs. Seuls 3 des 11 accords de paix signés en 2017 contenaient des dispositions relatives au genre. Malgré les raisons qui justifient d’inclure les femmes dans ces processus, de nombreux obstacles subsistent donc.

 

Inclure les femmes dans les processus de paix pour une société durablement pacifiée

 

Il le faut, d’abord, parce qu’il apparaît que les violences sexuelles durant les conflits visent particulièrement les femmes dans un objectif précis de destruction de l’identité collective, leur inclusion est nécessaire à la reconstruction du groupe. Elle rend visible ces violences, libère la parole des victimes par le témoignage, et permet le pardon nécessaire à la pacification de toute société traumatisée.

 

Cette inclusion permet, par ailleurs, une meilleure résolution du conflit par la diversification des points de vue, des thématiques soulevées et des manières de procéder. Les femmes sont susceptibles de proposer une autre hiérarchisation des enjeux, en mettant en avant les questions relatives aux services sociaux, la protection contre les violences, l’accès à l’éducation et à la santé ainsi que la sécurité climatique. En juillet 2018, la Vice-Secrétaire générale, l’Envoyée spéciale de l’Union africaine pour les femmes et la paix et la sécurité, ainsi que la Présidente suédoise du Conseil de Sécurité, se sont rendues en mission de haut niveau au Niger, au Soudan du Sud et au Tchad. L’exposé rendu public sur les résultats de la mission a permis de mettre en lumière des problématiques cruciales dans ces régions, concernant notamment l’accès des femmes à des postes à responsabilités, et la prévention contre la radicalisation et le terrorisme. De même, après la guerre civile au Libéria (1989-2003), en réponse à des recommandations du Comité de Vérité et de Réconciliation, des activistes libériennes ont mis en place des peace huts, dans lesquels les questions d’autonomisation économique et de protection des personnes handicapées ont été soulevées. Dans son rapport, le Secrétaire Général des Nations Unies a loué “le dynamisme, la clairvoyance, et la force mobilisatrice” dont elles font preuve.

 

Enfin, des études ont prouvé que l’inclusion des femmes dans les processus de paix permet d’en assurer la longévité. ONU Femmes estime ainsi que la participation effective des femmes dans les processus de paix augmente de 35% la probabilité que l’accord dure au moins 15 ans. Au Kosovo, les dialogues communautaires menés par des femmes au titre de l’initiative des femmes de Mitrovica pour le renforcement de la confiance ont joué un grand rôle dans la pérennisation de la paix.

 

Identifier et surmonter les défis particuliers auxquels font face les femmes

 

Ces obstacles sont principalement structurels : ils tiennent à la conception de la place de la femme tant dans les institutions mettant en œuvre les processus de paix que dans la société.

 

Dans les processus de paix, les femmes sont exclusivement perçues comme des victimes et non comme des parties aux hostilités ou au règlement de paix. Leur légitimité à participer aux discussions post-conflictuelles est ainsi remise en cause : lorsqu’elles sont autorisées à y prendre part, elles sont généralement cantonnées à leur statut de victime qui leur permet tout juste de témoigner de manière informelle et parfois même uniquement au sujet des violences qu’elles ont subies durant le conflit. Souvent, la diversité des femmes et de leurs expériences se résume à la parole d’une seule. Dans les faits, cette présence ponctuelle ne signifie pas une participation effective à l’ensemble du processus.

 

Plus généralement, les normes sociétales solidement ancrées dans les mentalités et le bafouement de leurs droits fondamentaux les conduisent à l’autocensure. A ce phénomène s’ajoute la vulnérabilité des femmes vraisemblablement les plus qualifiées pour intervenir sur ces enjeux (journalistes, activistes, femmes politiques) qui, en prenant la parole, deviennent des cibles privilégiées.

 

Parallèlement, il existe de graves problèmes de sous-financement et de mauvais usage des fonds alloués aux programmes qui visent à les inclure. A titre d’exemple, seuls 5% de l’aide bilatérale totale fournie aux pays « fragiles » sont alloués aux programmes visant en priorité à favoriser l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes.

 

Penser au-delà du processus de paix

 

Les efforts entrepris par les Nations Unies et les Etats afin de favoriser l’inclusion des femmes dans les processus de paix doivent être poursuivis. Si la promotion des mesures temporaires spéciales, telles que les dispositions spécifiques au genre dans les accords de paix ou les quotas par sexe, restent de bonnes initiatives, leur efficacité sur le long terme nécessite qu’elles soient complétées et financées de manière adéquate.

 

Ces processus posent les bases d’une nouvelle société : y faire participer les femmes doit être le reflet d’une volonté plus large de les inclure dans tous ses aspects. Il convient donc d’agir sur le long terme par des mesures globales qui redéfinissent la vision et la place qu’ont les femmes dans ces sociétés. Il est en effet essentiel que les efforts spécifiques déployés par les Nations Unies pour les impliquer dans les processus de paix s’inscrivent dans une dynamique plus large et transcendante de promotion de l’égalité homme-femme. L’enjeu doit être considéré par l’ensemble des acteurs et des institutions qui composent le système onusien, en coopération avec les organisations locales de femmes et la société civile : sa promotion ne peut passer que par leur collaboration autour d’objectifs communs qui dépassent les seules questions de paix et de sécurité.

 

 

Plus qu’un simple combat féministe et genré, prendre en compte la problématique homme-femme vise pour l’essentiel à s’attaquer aux causes profondes à l’origine des conflits et à garantir la pérennité de la paix. L’éducation, la promotion et le respect des droits fondamentaux, de même que l’émancipation économique constituent des leviers d’action essentiels que la communauté internationale doit mobiliser. Plus la société est égalitaire, moins elle est susceptible de basculer ou retomber dans la violence. Et comme le disait Nelson Mandela à l’occasion de la journée de la femme en Afrique du Sud, “as long as the nation refuses to acknowledge the equal role of more than half of itself, it is doomed to failure”.

 

Marie Billoud, Bertille Folliot, Ilyn Ortiz Quesada, Timothé Radosavljevic et Juliette Sardet,

Master pro Administration internationale, Ecole de droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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