L'urbanisation, facteur de développement durable en Afrique subsaharienne ? 

Par Claire Lebreuilly, Makowska Katarzyna, Ahmed Sy, Pauline Hoerner, étudiants en Master 2 Professionnel Administration Internationale à l'Ecole de droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

L’Afrique sera-t-elle prête pour accueillir un milliard de citadins dans vingt ans ?  La population urbaine de l’Afrique s'élevant actuellement à 472 millions d’individus va plus que doubler au cours des 25 prochaines années, avec pour principaux facteurs une croissance démographique élevée, la pauvreté qui pousse les populations vers les villes à la recherche de meilleures opportunités, les conflits ou encore le changement climatique.

D’après le rapport Brundtland datant de 1987, le développement durable peut être défini comme le développement « qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Le développement durable tend à concilier trois piliers - économie, écologie, société - afin d’en faire un cercle vertueux. Par ailleurs, il n’existe actuellement pas, à proprement parler, de définition consensuelle des termes d’urbanisation, de population urbaine et de zones urbaines. Selon l’OCDE, l’urbanisation comprend deux phénomènes : l’augmentation de la population vivant en zone urbaine et le processus de concentration des populations dans lesdites zones. 

L’urbanisation croissante que connaît le monde aujourd’hui soulève la question de la répartition des ressources et des personnes, ainsi que celle de l’occupation des sols et de l’aménagement des territoires. En Afrique subsaharienne, il devient de plus en plus difficile pour les villes de composer avec une population qui ne cesse de croître. L’investissement dans le logement sur ce continent a également été à la traîne par rapport à d’autres économies à faible revenu et à revenu intermédiaire. Entre 2001 et 2011, les pays africains à faible revenu, comme la Gambie, ont investi 4,9% du PIB dans le logement, contre 5,5% ailleurs. 

           Il devient dès lors nécessaire de trouver un modèle urbain viable sur le long terme afin d’éviter les écueils, devenus habituels, que sont le surpeuplement, les problèmes d’infrastructures, la pollution ou encore la décomposition sociale. Dit autrement, il convient de se demander dans quelle mesure l’urbanisation pourrait être un facteur de développement durable en Afrique.

 

Une urbanisation incontrôlée, vectrice de maldéveloppement

 

L’urbanisation non planifiée se révèle être un facteur de maldéveloppement. En effet, tout en restant pauvre, l’Afrique s’urbanise : en atteste une urbanisation de 40%, pour un PIB par habitant de seulement 1 000 dollars selon les chiffres 2017 de la Banque mondiale. La ville malienne de Ségou est un exemple frappant. Celle-ci connaît une expansion rapide, mais avec une multiplication de quartiers déstructurés, à forte densité, avec peu d’infrastructures, de surcroît insuffisamment connectées aux principaux centres d’activités tels que le marché de Médine…Ce phénomène s’explique par l’insuffisance de planification urbaine, qui entrave la capacité de la commune à être fonctionnelle, sûre, résiliente et économiquement inclusive.

 Les recherches de la Banque mondiale au cours des trois dernières années[as1]  font ressortir que de nombreuses villes africaines partagent trois caractéristiques qui freinent leur développement économique et créent des défis quotidiens pour les résidents : elles sont surpeuplées, mal desservies, c’est-à-dire déconnectées, et donc coûteuses. Ces problématiques ont notamment été évoquées lors de la 18ème édition du forum de Bamako en février 2018 ayant pour question centrale « Aménagement du territoire de l’espace sahélo-sahélien : facteur de sécurité, de développement et de paix[as2] ». Et plus précisément durant les séances de travaux ayant eu lieu dans le cadre de la 2ème session de travail « enjeux et défis stratégiques de l’aménagement de l’espace sahélo-sahélien » et de la 6ème session de travail « accroitre la productivité et la compétitivité des villes ; problèmes et perspectives ». Cette manifestation organisée par la Fondation Forum de Bamako présidée par M. Abdoullah Coulibaly a été une scène d’échanges et de débats qui a regroupé des représentants de nombreuses agglomérations africaines (Dakar, Marrakech…) et occidentales (Montréal), l’Ambassadrice de France, Madame Evelyne Decorps, des universitaires tels que le sociologue Alioune Sall, enfin des organisations internationales à l’image d’ONU Habitat, la Banque Africaine de Développement ou encore la Banque mondiale.

Surpeuplées, les villes africaines ne sont pas économiquement denses. Les investissements dans les infrastructures, les structures industrielles et commerciales n’ont pas suivi le rythme de la concentration de la population, ni les investissements dans des logements abordables. Le coût exponentiel des loyers amène les familles à partager des espaces de plus en plus petits comme l'illustre la ville d’Abidjan où selon les statistiques de la Banque mondiale, 50% des habitants vivent à au moins trois dans une pièce[as3] . En outre, les villes africaines se développent sous une mosaïque de contraintes liées à des marchés fonciers non réglementés ou des régimes de droit de propriétés qui se chevauchent.

Déconnectées, les villes se sont développées comme des ensembles de petits quartiers fragmentés. Ces villes manquent de moyens de transport fiables, ce qui fragmente davantage la ville en éloignant les quartiers les uns des autres. En outre, cette carence constitue un véritable frein pour les entreprises, source d’emploi, qui ne peuvent profiter pleinement des effets d’échelle et d’agglomération. Ainsi à Bamako ou à Niamey, les transports collectifs intra-urbains sont insuffisants en qualité et en quantité pour combler le besoin de mobilité urbaine des périphéries grandissantes.

Coûteuses, les villes le sont particulièrement pour les ménages et entreprises. En effet, les villes africaines sont 29% plus chères que les villes de pays ayant des niveaux de revenus similaires  selon un rapport de la Banque mondiale. En outre, selon cette dernière, 55% des ménages africains sont confrontés à des coûts plus élevés par habitant que les ménages des autres régions. Par ailleurs, les niveaux élevés des salaires et des divers coûts dissuadent les investisseurs et les partenaires commerciaux. En effet, ces coûts urbains exercent une pression qui pousse à la hausse des salaires, provoquant une perte de compétitivité des entreprises dans leurs secteurs respectifs, un frein à l’exportation et à l’investissement.

 

Une urbanisation réfléchie, outil au service du développement durable 

 

L’urbanisation au chevet du changement climatique

Le changement climatique est devenu une grande menace qui pèse de manière considérable sur les régions les plus pauvres comme en Afrique subsaharienne. Les impacts climatiques et les catastrophes naturelles prendront de l’ampleur, si des mesures ne sont pas prises à temps. Selon les prévisions des Nations Unies et de la Banque mondiale, d’ici 2030[as5] , la majorité des personnes extrêmement pauvres dans le monde vivront en Afrique subsaharienne. Parmi les 11 pays les plus exposés, huit se trouvent en Afrique subsaharienne, tels que la République démocratique du Congo, l’Éthiopie, le Kenya, Madagascar, le Nigeria, le Soudan du Sud, le Soudan et l’Ouganda.  

Des actions ciblées sont nécessaires pour faire face aux chocs climatiques. L’une des solutions efficaces et nécessaires pour s’adapter au climat peut être l’urbanisme. L’Union Africaine, œuvre en partenariat avec ONU-HABITAT et d’autres partenaires pour[as6]  accéder aux informations qui abordent le changement climatique en matière de développement urbain. Le développement urbain réfléchi et adapté peut améliorer la résilience des infrastructures face aux catastrophes naturelles et minimiser les conséquences du réchauffement climatique subies par les populations. Du Cap à Dakar, en passant par Durban et Alexandrie, la majorité des grandes villes sont déjà touchées par la montée du niveau des mers mais aussi l’érosion côtière, les inondations et les tempêtes. Une ville dont la structure serait chaotique, c’est-à-dire qui n’aurait pas les infrastructures de base, de rues, de système de drainage, etc. serait très vulnérable au changement climatique et très exposée aux dégâts des catastrophes naturelles de grande ampleur. Afin de mieux protéger ses populations, les gouvernements devraient agir dans ce domaine afin de créer des villes résistantes aux aléas de la nature qui ne feront que croître. « Nous travaillons sur le concept de ville résiliente. Il ne faut pas planifier seulement sur quatre à cinq ans, mais sur le long terme. Les États doivent interdire les constructions en bord de mer et éviter que les populations ne s’installent dans des zones à risque », affirme Alioune Badiane, directeur des programmes de l’ONU Habitat.

Gérer le changement climatique, c’est aussi privilégier des architectures adaptées usant de la ventilation traversante et des matériaux résistants à la chaleur, en particulier la terre. Les réformes adoptées devront être multisectorielles : planification dans l’aménagement du territoire, taxation des énergies non renouvelables, assainissement des ressources en eau et meilleure gestion des déchets peuvent notamment améliorer considérablement la santé publique.

 

La technologie et la bonne gouvernance au service d’une urbanisation efficace et du développement durable

           

Des technologies innovantes peuvent contribuer à impulser la compétitivité des villes de plusieurs manières. Tout d’abord, en poussant à des changements structurels dans l’économie : en effet, les villes qui parviennent à attirer des talents et à développer des systèmes d’innovation peuvent utiliser les nouvelles technologies pour développer de nouveaux types d’entreprises et créer de nouveaux types d’emplois. D’autre part, les villes qui adoptent des technologies pour fournir de meilleurs services aux citoyens facilitent les communications interactives en temps réel entre les maires et les citoyens, en améliorant la gouvernance, la prise de décision et l’efficacité des services. Enfin, les technologies telles que les systèmes de vidéo-surveillance, l’éclairage public intelligent ou encore via les applications mobiles peuvent affecter positivement la productivité et la qualité de vie des villes, notamment dans les domaines de la fourniture de services, de l’engagement citoyen, de la surveillance, de la collecte de données et de meilleures prises de décision. 

Néanmoins, il est nécessaire que les pouvoirs publics institutionnalisent et planifient ces éléments. Au vu de la dynamique actuelle des sociétés africaines, l’urbanisation est à la fois une conséquence du développement et une force motrice permettant d’accélérer ce développement. Les investissements en capital dans les villes africaines sont restés relativement faibles dans la région au cours des quatre dernières décennies - environ 20% du PIB. Les pays en voie d’urbanisation en Asie de l’Est ont accru leurs investissements en capital pendant leurs périodes d’urbanisation rapide a plus de 40% du PIB. La compétitivité des villes nécessite des prises de décision appropriées, une bonne collaboration des acteurs publics et privés ainsi qu’une gouvernance efficace. A l’image du Projet d’appui aux communes urbaines du Mali (PACUM) mis en place en 2012 par l’Etat malien et financé par la Banque mondiale, au sein de 14 villes maliennes dont Ségou. Ce programme reposant sur la bonne gouvernance des autorités locales, la consultation des citoyens et leur participation à l’identification des besoins de leur agglomération a permis l’aménagement de la voirie, la construction d’un centre de santé communautaire, la réhabilitation des fossés de drainage, de marchés etc…

Il est actuellement estimé que 80% de l’activité économique mondiale est concentrée dans les villes. Aucun pays n’a jamais atteint le statut de pays à revenu intermédiaire sans s’être urbanisé et aucun n’a atteint le statut de pays à revenu élevé sans villes dynamiques. Il est donc nécessaire que la ville africaine subsaharienne devienne non seulement un vecteur d’accroissement économique mais surtout un facteur de développement durable. La solution pourrait se trouver dans une forme d’hybridation, entre technologies de pointe et techniques traditionnelles moins coûteuses.

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