Hommage à Christine Chanet (1944-2026)
Paris, le 24 avril 2026
C’est avec beaucoup de tristesse que l’AFNU a appris le décès de Christine Chanet, membre fidèle de notre Association, survenu à Paris le 15 avril dernier.
Après de brillantes études à la faculté de droit de Paris, elle avait été auditeur de justice dans la première promotion de la nouvelle « Ecole nationale de la Magistrature » dont elle était sortie major (1968-1970). Affectée comme « magistrat de Chancellerie » place Vendôme, elle n’a jamais été en juridiction, mais a fait partie de plusieurs cabinets ministériels, auprès de Françoise Giroud, Secrétaire d’Etat à la condition féminine (1974-1976), puis Secrétaire d’Etat à la culture (1976-1977). En 1981, sa carrière prend un tournant international, lorsqu’elle intègre la direction des affaires juridiques du Quai d’Orsay, devenant sous-directrice des droits de l’homme (1983-1886). Elle retrouve le Ministère de la justice, comme conseiller technique du Garde des Sceaux, Pierre Arpaillange, assurant les fonctions de secrétaire générale de la Commission « Justice pénale et droits de l’homme » (1988-1990) présidée par Mireille Delmas-Marty. Elle deviendra ensuite avocat général à la Cour d’appel de Paris (1992-1996) puis conseiller à la Cour de cassation (1996-2012). A ce titre elle sera également présidente de la Commission de réexamen d’une condamnation pénale consécutif au prononcé d’un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (2000-2012), à la suite de la loi Guigou.
Mais ce sont ses responsabilités internationales qui sont à l’origine de ses liens étroits avec l’AFNU. Elle a en effet joué un rôle pionnier au sein du Comité des droits de l’homme des Nations Unies, où elle a été élue au titre de la France pour sept mandats – siégeant sans discontinuer pendant 28 ans, de 1987 à 2014 – avec une autorité naturelle et une expérience rare qui lui donnaient une influence remarquable, aux côtés d’experts chevronnés comme Dame Rosalyn Higgins, Nigel Rodley ou Fausto Pocar. A une époque où « l’accumulation » des mandats n’était pas perçue comme une mauvaise chose, mais au contraire comme un facteur de coordination, elle exerça simultanément un mandat au Comité contre la torture, lors de son démarrage (1988-1991). Son prestige international était tel que le Haut-Commissaire des droits de l’homme en fit son « représentant personnel chargé d’examiner la situation des droits de l’homme à Cuba » (2003-2007) dans des conditions difficiles. Elle assuma une dernière responsabilité particulièrement délicate comme présidente de la « mission internationale d’établissement des faits pour étudier l’impact des colonies de peuplement israéliennes sur les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels des Palestiniens dans le territoire palestinien occupé, y compris Jerusalem-est» (2012-2013), avec un rapport au Conseil des droits de l’homme faisant date.
Elle était devenue membre de la Commission internationale des juristes en 2003 et s’était inscrite au barreau de Paris en 2012. Le seul regret qu’on peut garder en survolant ce parcours d’exception est que le poste de rapporteur spécial sur l’indépendance des juges et des avocats ne lui ait pas été confié par le « panel » du Conseil des droits de l’homme, dans le droit fil de tous ses engagements. Mais ses collègues et ses amis lui ont rendu hommage dans des Mélanges parus en 2019 sous le titre de « Justice et droits de l’homme » (Pedone).
C’était une personnalité brillante, alliant la classe et la liberté, avec une grande curiosité intellectuelle et un goût artistique prononcé. Sa mère avait été conservatrice des collections parisiennes de Calouste Gulbenkian et Christine Chanet ne manquait pas de visiter les galeries de peinture de SoHo à New York en marge des sessions du Comité. Mais c’est comme juriste qu’elle exprimait ses convictions profondes, faisant du Comité des droits de l’homme la pointe du combat pour l’abolition de la peine de mort, avec des opinions dissidentes fortes. Féministe déterminée, avec l’allure souveraine d’Edwige Feuillère, elle n’hésitait pas non plus à déclarer que la Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) n’ajoutait rien aux droits fondamentaux garantis par les Pactes. A ses yeux le Comité des droits de l’homme restait le phare du système universel, avec des avancées pas à pas, exercées grâce à l’expertise collective du Comité, face aux Etats parties, n’hésitant pas à instaurer un rapport de forces sur l’application extraterritoriale du Pacte, qu’il s’agisse de Guantanamo Bay ou des territoires occupés. Elle avait présidé le Comité des droits de l’homme à deux reprises en 1997-1998 et en 2005-2006, mais son aura singulière n’avait jamais cessé.
Emmanuel Decaux
L’AFNU vous propose de retrouver ci-dessous sa contribution vidéo à l’occasion du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (2018)